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Birmanie

Publié le 7 février 2008

Les manifestations populaires, menées par les moines bouddhistes en août et en septembre 2007, ont ébranlé le pouvoir militaire en place depuis plus de quarante ans. La junte, pourtant sous pression de la communauté internationale, a répondu par la violence : au moins cent morts, des milliers d’arrestations et un climat de peur et de délation. Après quelques semaines de flottement au cours desquelles le monde s’est enthousiasmé pour cette "Révolution de Safran" très médiatisée, les militaires ont pris des mesures radicales. Un reporter japonais, Kenji Nagai, présent au cœur de la foule, caméra à la main, a été tué par un militaire le 27 septembre. Internet a été coupé, tandis qu’une quinzaine de journalistes birmans ont été arrêtés. Entrés dans le pays grâce à des visas de tourisme, les correspondants des médias internationaux ont été surveillés de près.

De nombreux journalistes birmans ont couvert clandestinement les manifestations. Une quinzaine d’entre eux ont été arrêtés, suspectés d’avoir envoyé à l’étranger des images des marches et de la répression. Ce fut le cas de Win Ko Ko Latt, reporter au Weekly Eleven Journal, de Nay Linn Aung, du 7-Days Journal, et du cameraman Min Htin Ko Ko Gyi, emprisonnés à Rangoon. De son côté, Ko Thu Ya Soe, un photographe qui travaillait pour l’agence européenne EPA, a été obligé de se cacher pendant plusieurs semaines après avoir pris de nombreux clichés des manifestations. Quand les forces de sécurité n’arrivaient pas à mettre la main sur leur proie, ils interpellaient des membres de leur famille. Khin Mar Lar, la femme du réalisateur de documentaires Nyein Thit, a passé plus de dix jours en détention près de Mandalay. Ancien prisonnier politique, Nyein Thit a été obligé de se cacher pendant plusieurs semaines.

En solidarité avec les manifestants, une dizaine de publications privées ont préféré ne pas paraître plutôt que de publier des informations officielles. D’autres titres ne sont pas parus, de peur de ne vendre aucun exemplaire. La censure militaire leur interdisait à tous de parler des événements de manière indépendante. La population birmane s’en est remise, encore une fois, aux radios internationales BBC, RFA, VOA, et à la radiotélévision Democratic Voice of Burma. Malgré les interdits, le pays a connu un boom spectaculaire des antennes satellitaires. Plus d’un million de foyers en seraient désormais équipés pour suivre les feuilletons chinois, le football européen mais aussi les chaînes internationales comme Al-Jazeera et la BBC, très populaires en Birmanie.

Des artistes, intellectuels, comiques et chanteurs, soupçonnés d’avoir soutenu les moines rebelles ont été arrêtés ou menacés. Comme, par exemple, l’écrivain Maung Yan Paing, le poète et chanteur Ye Lwin, le comédien Zargana, surnommé le "Charlie Chaplin" birman, et les comiques Moustache Brothers, de Mandalay. En novembre, les autorités ont interdit la distribution d’un enregistrement vidéo d’un spectacle de la troupe de comiques "Say Young Sone". Le même mois, un rappeur birman a été interpellé par la police pour avoir rendu hommage aux moines pendant un concert.

Les miliciens de la junte

La junte a pu compter sur le soutien de l’Union Solidarity and Development Association (USDA, milice du régime) et des gangs baptisés "Masters of Force" qui, armés de pelles et de barres de fer, et circulant dans des camions de l’armée, ont terrorisé manifestants et journalistes. Dès les premières marches, mi-août, des correspondants de médias étrangers ont été bousculés et insultés. Dans la foulée, les autorités ont coupé les lignes téléphoniques de nombreux militants et journalistes, notamment la correspondante de l’Agence France-Presse et la freelance May Thingyan Hein. "Les hommes en civil qui font régner la peur autour des manifestations nous empêchent de travailler. Il est difficile de prendre le risque d’être arrêté pour une photo", a expliqué un reporter birman d’un média étranger.

Après le 20 août, le commandement militaire de Rangoon a interdit aux journalistes de prendre des clichés des manifestations et ordonné la destruction des appareils et caméras confisqués aux contrevenants. Selon le journaliste belge Thierry Falise présent à Rangoon, les forces de sécurité ont ensuite reçu l’ordre de tirer sur les personnes qui prenaient des images de la répression. Ce qui aurait conduit à la mort de Kenji Nagai...

Déstabilisées dans un premier temps, les forces de sécurité ont rapidement fait la chasse aux preneurs d’images. Selon plusieurs témoignages recueillis auprès de personnes arrêtées puis relâchés, les policiers interrogeaient tout le monde sur le nom des "cameraman", faisait allusion aux journalistes qui travaillent clandestinement pour les médias étrangers ou la chaîne Democratic Voice of Burma, basée en Norvège. De peur d’être identifiés, de nombreux photographes et cameraman ont cessé toute activité. Certains ont même abandonné leur matériel professionnel et pris le chemin de l’exil.

Internet coupé

En octobre et novembre 2007, les internautes birmans n’ont pu se connecter que quelques heures par jour à Internet. Le régime a ordonné aux deux fournisseurs d’accès de couper le Réseau afin de limiter les échanges entre la population birmane et le reste du monde. La junte visait à empêcher la diffusion de témoignages sur des sites de partage (YouTube, Dailymotion, Flickr). Cette coupure du Web a isolé le pays, ne laissant place qu’à la rumeur, et aux rares images des médias étrangers.

Bien entendu, la junte a strictement réglementé la vente des publications étrangères dans le pays. Les magazines Time, Newsweek et des journaux thaïs ont disparu des kiosques pendant quelques semaines. Et fin décembre, les autorités birmanes ont multiplié par 167 le prix de la licence (passant de 6 000 kyats à un million de kyats, c’est à dire de 5 à 800 dollars) pour posséder une parabole. Cette décision visait tout particulièrement DVB TV dont le directeur-adjoint a déclaré à Reporters sans frontières : "La junte militaire connaît le pouvoir de l’image. Et ils n’ont pas l’intention de laisser DVB TV et les chaînes internationales devenir la principale source d’informations en Birmanie. Même si 90% des propriétaires de paraboles n’ont pas de licences, cette décision est peut-être le premier pas d’une reprise en main".

Après la répression, la junte militaire a tout fait pour donner l’impression d’un retour au calme. Mais, derrière les images lénifiantes de foules rassemblées pour soutenir la junte, le Bureau de la censure, dirigé par un militaire, n’a pas hésité à sévir. Mi-novembre, l’hebdomadaire News Watch a été interdit pendant une semaine après avoir choisi des photos qui ont déplu aux militaires. Une dizaine de journalistes suspectés de sympathie avec les mouvements de protestation ont également été interdits de publier des articles ou d’être interviewés dans la presse. Il s’agit notamment du journaliste sportif Zaw Thet Htwe, du dessinateur Au Pi Kyee ou de l’écrivain Pe Myint.

Les médias gouvernementaux ont déversé leur propagande, mettant en première page les actions des chefs de la junte. Les manifestants, présentés comme des agitateurs de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) au service de puissances étrangères, ont été accusés de fomenter des violences. Les médias favorables à la junte ont accusé la presse étrangère de créer du désordre. Alors qu’il cultivait depuis des années le goût du secret, le général Than Shwe est apparu à plusieurs reprises à la télévision nationale pour tenir des discours très durs envers l’opposition. En décembre, dans une allocution devant les élèves d’une académie militaire, il les a exhortés à être prêts à "sacrifier leur vie pour défendre l’Etat". Et les chaînes de télévision gouvernementales ont dénigré le travail des médias étrangers, notamment la BBC, RFA et VOA, accusés de vouloir "déstabiliser le pays." Les médias ont reçu l’ordre de vanter le retour à la normalité et les avancées économiques du pays.

U Win Tin, emprisonné depuis 1989, appelle à résister

Le plus célèbre des journalistes birmans, U Win Tin, n’a toujours pas bénéficié de la libération anticipée à laquelle il a droit depuis 2005. A l’occasion de son 77e anniversaire en mars 2007, il a lancé un appel à la résistance contre le régime militaire qui l’emprisonne depuis juillet 1989. "Tous les prisonniers politiques doivent être libérés et le Parlement démocratique doit être réuni. Nous ne devons pas abandonner ces demandes", a confié U Win Tin à l’un de ses proches qui est autorisé à lui rendre visite. Quelques jours auparavant, le directeur général des prisons avait rendu visite à U Win Tin. Le journaliste lui a fait valoir ses droits de prisonnier politique : "Je ne vais pas vous supplier de me libérer. C’est mon droit d’être libéré car j’ai purgé 18 de mes 20 ans de prison. Je dois pouvoir profiter d’une libération anticipée." Mais le directeur général lui a répondu qu’il ne pouvait pas en bénéficier car il n’avait pas travaillé pendant sa détention. U Win Tin lui a répondu qu’en tant que prisonnier politique, il ne pouvait être contraint au travail en détention.

Depuis sa cellule, U Win Tin, lauréat du prix Reporters sans frontières 2006, a également défendu le principe "Suu Hlut Twe" : libération d’Aung San Suu Kyi et des prisonniers politiques (Suu), réunion du Parlement élu en 1990 (Hlut) et Dialogue politique (Twe). "Ma vision, mes opinions et mes principes n’ont pas changé", a expliqué le journaliste qui a appelé les militants démocrates à résister à la répression.

En 2007, il a été contraint de suivre un traitement pour des problèmes de tension artérielle et d’inflammation de la prostate. Bien qu’il soit ausculté deux fois par mois par un médecin de la prison, U Win Tin dépend de l’aide de ses proches qui lui apportent régulièrement des médicaments et de la nourriture. Après dix-huit années de détention, sa santé s’est considérablement dégradée.

Neuf journalistes emprisonnés

Au 1er janvier 2008, huit autres journalistes birmans étaient également emprisonnés. Ko Aung Gyi, ancien responsable de la rédaction du magazine sportif 90 minutes, est suspecté d’avoir collaboré avec la radio-télévision Democratic Voice of Burma. Ko Win Maw et Ko Aung Aung, deux autres collaborateurs clandestins de ce média, sont derrière les barreaux.

L’année 2007 avait commencé par des libérations. En janvier, Than Win Hlaing, emprisonné depuis 2000 et qui souffrait de diabète, et Thaung Tun, arrêté en octobre 1999 et condamné à huit ans de prison pour avoir envoyé à l’étranger des images sur les violations des droits de l’homme, sont sortis de prison.

CLASSEMENT MONDIAL

ENNEMIS D'INTERNET

RAPPORT MONDIAL

Suite à une condamnation à vingt ans et six mois de prison le 10 novembre 2008, Nay Phone Latt, blogueur de 28 ans et propriétaire de deux cybercafés à Rangoon, devrait rester en prison juqu'en 2020 pour avoir possédé un film jugé “subversif” par le régime militaire birman.

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